Al Manyal, un palais sur le Nil
Al Manyal, un palais sur le Nil
Photos et texte © Ioannis Kallianiotis
Au Caire, sur l'île de Rhôda, dans ses jardins luxuriants
Se trouve le Palais du Prince Mohammed Ali Tewfik (1875-1955)
Prince héritier "éternel" d'Égypte
Prince Mohammed Ali Tewfik
Fils du Khédive Tewfik et frère du Khédive Abbas Hilmi II, il est né au Caire en 1875. Successeur de son frère, jusqu'à la destitution de ce dernier en 1914 par les suzerains britanniques de l'Égypte, en raison de sa position amicale envers l'Empire Ottoman et les Puissances centrales (Allemagne, Autriche-Hongrie) dans la Première Guerre mondiale.
Plus tard (1936-1938), il fut l'un des trois membres de la Régence jusqu'à la majorité du roi Farouk et de 1938 à 1952, héritier du trône, jusqu'à la naissance du fils de Farouk.
À cet effet, il fit construire dans les jardins de ce palais, une salle du trône à deux étages, "au cas où elle serait nécessaire".
Il ne s'est pas impliqué en politique. Il a écrit des livres relatant ses impressions de ses nombreux voyages.
Sans enfant suite à un accident d'équitation, il conçut le palais comme un musée pour abriter ses collections, le destinataire final étant l'État égyptien.
Il épousa en 1941, à un âge avancé, l'ancienne actrice française Suzanne Hémon en mariage morganatique (non dynastique).
Il mourut en exil à Lausanne en 1955.
La porte monumentale en laiton
Elle donne sur la conciergerie qui abritait la garde du Palais
Les carreaux de style Iznik annoncent déjà l'intérieur du palais
Le Prince, grand collectionneur d'art islamique, possédait de solides connaissances en jardinage et en élevage de chevaux arabes.

L'abreuvoir des chevaux
Les jardins et les batisses du palais (62 000 m2) ont été conçus et construits sous la direction directe du Prince entre 1902 et 1937.
Ils comprennent un bâtiment de réception, où se trouvent les appartements privés et la collection principale , une salle du trône, une mosquée avec une tour de l'horloge (minaret) et un musée de la chasse dans les anciennes écuries.
En 1938, un bâtiment de 14 pièces fut ajouté pour abriter sa collection personnelle. Aujourd'hui, il n'est utilisé que pour des expositions temporaires.
Le bâtiment de réception et de résidence
Détails des carreaux de céramique et des mosaïques de marbre à l'entrée.
La porte en laiton
Le linteau intérieur
Le hall principal
Le plus ancien des bâtiments
Il comprend au rez-de-chaussée le hall avec la fontaine, avec accès à la salle à manger, le salon avec les meubles décorés de nacre, relié à la pièce avec la cheminée (Shakma).
En traversant le couloir, on accède au salon avec les miroirs, au grand salon européen bleu avec les canapés en cuir et de magnifiques tableaux, au bureau du prince et au haramlek (les appartements des femmes au rez-de-chaussée).
À droite du grand salon se trouve une pièce plus petite avec un magnifique plafond imitant des stalactites (mukarnas).
Au premier étage (non ouvert au public), se trouvent la chambre arabe, la chambre et les bains du prince.
Au milieu de l'éscalier est accroché le portrait Mohamed Ali, fondateur de la dynastie.
L'entrée du salon de nacre
La pièce ornée de nacre avec des meubles assortis
Sur les murs sont accrochées des oeuvres du peintre Refa El Takhtawi, représentant Catherine de Russie, l'Empereur d'Autriche et le Mamelouk qui s'est échappé en sautant des remparts de la citadelle.
L'entrée de la salle à manger
La salle à manger
Milieu de table époque Napoléon III (1855-1870)
Le plafond de la salle à manger
Shakma, avec ses carreaux de style Iznik et sa cheminée de forme pyramidale que l'on retrouve également au palais Topkapi, Istanbul.
Murs et plafond de la Shakma
Nous traversons le hall avec la fontaine
À l'entrée du salon des miroirs, le siège du propriétaire et sa photo.
Le salon des miroirs
Il était destiné à la lecture de poésie et de littérature.
Sur les murs sont accrochés les portraits des sultans ottomans, classés par ordre d'accession au trône.
L'accès aux salon reservé aux femmes se faisait depuis le salon des miroirs par une porte en bois sculpté qui leur permettait de voir et d'entendre sans être vues.
Fenêtre de style moucharabieh

Le salon bleu

Le plus petit salon avec les « stalactites » (mukarnas)
On sort de la grande maison
Et on se retrouve dans le jardin, en direction de la salle du trône
La porte de la salle du trône
La salle du trône
Au rez-de-chaussée, le long et étroit hall est meublé de canapés et de fauteuils dorés, recouverts de velours rouge foncé et ornés du nom de Mohammed Ali brodé en fil d'or.
Le plafond est orné du soleil doré du souverain, dont les rayons se reflètent sur les personnes présentes.

Au fond, un trône et deux fauteuils avec une entrée indépendante à leur gauche. Derrière, le portrait du fondateur de la dynastie. À sa droite, une fenêtre dorée à croisillons, symbole de la Haute Autorité (Sultan de Turquie) qui voit et entend tout.
Deux grands chandeliers en cristal de Bohême
Mohammed Ali Pacha (1769-1849)
Régna de 1805 à 1848
Sur les murs à droite du fondateur, les portraits de ses successeurs jusqu'au frère de l'hôte en 1914. Les plaques qui les accompagnent décrivent le système particulier de succession, du fondateur à l'ainé de sa descendance mâle et non de premier-né à premier-né des souverains, comme dans les monarchies occidentales.
À travers ces portraits, la succession d’après 1914, (Fouad, Farouk), est symboliquement contestée, puisque la succession légitime, appartient théoriquement à l’hôte.
Tous les portraits sont du peintre Hedayat.
Ibrahim Pacha (1789-1849)
Fils de Mohammed Ali
Régna de Mars à Novembre 1848.
Abbas Pacha (1813-1854)
Fils de Toussoun, fils de Mohammed Ali
Régna de 1849 à 1854.
Mohammed Said Pacha (1822-1863)
Fils de Mohammed Ali
Régna de 1854 à 1863
Khédive Ismaïl (1830-1895)
Fils d'Ibrahim Pacha, fils de Mohammed Ali
Régna de 1863 à 1879
Khédive Tewfik (1852-1892)
Fils d'Ismaël, fils d'Ibrahim, fils de Mohammed Ali
Régna: de 1879 à 1892
Source de la photo : Flickr
Khédive Abbas Hilmi II (1874-1944)
Fils de Tewfiq, fils d'Ismail, fils d'Ibrahim, fils de Mohammed Ali
Régna: de 1892 à 1914
À gauche du portrait du fondateur se trouvent de grands miroirs et deux peintures à l'huile du peintre Hedayat, l'une représentant le Nil et les Pyramides, l'autre le plateau de Mokkatam et la Citadelle.
Le Nil et les Pyramides
Le Nil et le plateau de Mokkatam
Nous nous dirigeons vers l'escalier qui mène à l'étage.
L'entrée du souverain, surmontée du symbole de la Haute Autorité du Sultan.
Devant l'escalier menant à l'étage supérieur, se trouve la maquette de la mosquée en albâtre de la Citadelle, abritant le tombeau de Mohammed Ali, fondateur de la dynastie.
Revêtements de la cage d'escalier
Le plafond de l'escalier
Le couloir
Le salon d'Aubusson, un cadeau d'Ilhami Pacha, le grand-père de l'hôte, à sa fille et épouse du Khédive Tewfik.
Les consoles dorées et les cadres de miroirs sont un mélange typique de baroque et rococo, Napoléon III (1855-1870).

Deux salons d'hiver, le premier avec des carreaux bleus et blancs.
La cheminée à toit pyramidal
Le second, avec des boiseries. Sa cheminée, est copiée d'un palais d'Istanbul.

Les panneaux du musée situent ici, le lit de la mère de l'hôte, Amina Ilhami Hanem, mais nous ne l'avons pas vu, il est peut-être en cours de restoration.
Voici donc une photo d'elle à un âge avancé.
Pionnière de la philanthropie, dotée d'une fortune considérable, elle a été photographiée le visage non couvert, pour encourager la transition vers une nouvelle ère pour les femmes, loin de l'isolement du harem ( hareem = gent féminine ).
La porte de sortie ornée de marqueterie de bois de couleur
De nouveau dans le jardin, à droite de l'entrée, vers la mosquée
La tour de l'horloge (le minaret).
Typologie marocaine du XIIe siècle, avec des balcons sur ses quatre côtés.
L'horloge, identique à celle de la gare du Caire, possède des aiguilles sinueuses.
« Bashmallah » inscrit sur le linteau
"Bisme Allah al-Rahman al-Rahim"
« Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux »
L'entrée de la mosquée
À droite de l'entrée se trouve la plaque commémorative de la fondation de la mosquée. À gauche figurent les noms des artistes et artisans ayant contribué à sa construction. On y trouve également l'année de construction : 1352 de l'Hégire ( 1933 ap. J.-C. ).
La porte
Le plafond coloré
L'intérieur de la mosquée est rectangulaire et divisé en deux sections.
Le minbar ( estrade ) et le mihrab ( niche semi-circulaire orientée vers La Mecque ) sont situés à l'est, sur la droite.
Le kursi du mukri ( siège du lecteur du Coran ) est situé à l'ouest, est fait de bois et décoré de versets coraniques dorés.
Le tout au sein de magnifiques jardins
L'extérieur de la mosquée
Les anciennes écuries
Après le départ du prince, elles sont converties en musée de la chasse.
Y sont abrités des animaux empaillés provenant de la collection du roi Farouk et des princes Mohammed Ali Tewfiq et Hassan Kamel.
Carte de l'Égypte avec les zones de chasse et des illustrations de têtes de gibier
Le spectacle peut impressionner certains, mais une légère odeur persiste...
La sortie nous attend...
... vers le Nil éternel
Post-scriptum
La monarchie a été abolie en Égypte en 1953, près d'un an après la révolution de Juillet 1952.
Durant ces quelques mois, le nourrisson Ahmed Fouad fut officiellement proclamé roi et le prince Abd El Moneim, descendant direct des Khédives et neveu du propriétaire de Manyal, fut également officiellement nommé vice-roi.
Janvier 1952. Le Prince Abd el Moneim (quatrième de gauche) part à Londres afin de representer l' Egypte aux obsèques de Roi George VI. A sa droite son épouse Neslishah et son fils. A sa gauche son beau père Ömer Faruk Effendi, Prince Impérial de Turquie. Pour les Egyptiens le tarboush (ou fez) est obligatoire, en Turquie il est prohibé depuis la republique de 1923.
Des années avant 1952, le Prince Abdel Moneim et son oncle le Prince Mohamed Ali lors d'un voyage à Paris, ont visité l'atelier du grand maître verrier et joaillier René Lalique, où le collectionneur Mohamed Ali Tewfik lui avait commandé une pierre tombale en cristal, avec l'inscription « Allah » en relief. Cela lui avait coûté une fortune !
Après quelques mois, la dalle de cristal fut transportée au Caire et placée sur la tombe que le prince avait déjà préparé pour lui-même, dans le tombeau familial de son père, le khédive Tawfik.
Les années passèrent, le prince quitta l'Égypte en 1953 et mourut à Lausanne en 1955. Un enterrement au Caire était hors de question alors.
Son neveu, Abd El Moneim, et son épouse, Neslishah, une princesse ottomane d'une beauté renommée, vice-roi et vice reine de 1952 à l'abolition de la monarchie en 1953, furent assignés à résidence; leurs biens personnels furent confisqués et ils furent accusés de complot contre le régime devant des tribunaux militaires. Les charges furent abandonnées, mais le couple, épuisé financièrement et moralement, quitta l'Égypte en 1959.
En 1964, rien n'avait changé quand au statut de l'ancienne famille royale et Abd El Moneim, installé à Istanbul, y a également transféré le corps de son oncle.
L'autorisation d'inhumer la dépouille en Égypte fut finalement accordée après l'accession au pouvoir d'Anwar el-Sadate. Cependant, on découvrit alors que la pierre tombale en cristal de Lalique avait disparu.
Que s'était-il passé ?
En 1970, suite au décès inopiné du président Nasser, une recherche urgente fut lancée pour trouver une pierre tombale digne du leader... quelqu'un se souvint de la somptueuse pierre tombale qui couvrait la tombe vide du Prince Mohamed Ali Tewfik; et le transfer fut fait...
À la mort du prince Abd El Moneim en 1979 à Istanbul, l'Égypte a demandé à sa famille, que sa dépouille soit enterrée avec les honneurs militaires au Caire. Ainsi, le vice-roi, jadis traqué, eut des funerailles avec les honneurs d'État dans la mosquée El Rifai, et fut enterré auprès de ses ancêtres khédives.
L'ancien président révolutionnaire, le général Mohamed Naguib, s'est presenté à l'enterrement en pleurant à chaudes larmes, et en s'excusant auprès de sa veuve.
Les informations et la photo contenues dans la postface proviennent de la biographie « Neslişah, la dernière princesse ottomane » de Murat Bardakşi, AUC Press
Texte et photos © Ioannis Kallianiotis
















































































